animaux, humour,histoire,mystique,poèmes,contes,bric à brac

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coin lecture - chienne de vie - 6ème partie

 

 


 

 

 

Chaussettes jetables

 

 

 Aujourd’hui c’est dimanche. Ce matin, elle m’a annoncé que nous allions à

un vide-grenier au village voisin. Elle a rajouté quelque chose qui me fait un

peu peur.

— Ma petite Noirette, nous allons faire une expérience. Je sais que tu

n’aimes pas trop rester seule. Aussi j’ai acheté un sac à dos dans lequel je

vais te glisser. Pas de panique, tu seras assise avec la tête à l’extérieur.

Personne ne te bousculera dans la foule, pas de gaz d’échappement et tu

n’auras même pas à marcher ! On va faire un essai, d'accord ?

 

Moi, je suis toujours prête pour l’aventure. Elle sort un sac en toile style

mexicain, avec deux bretelles, l’ouvre et me glisse dedans. Sensation

étrange. C’est vrai que je peux m’asseoir… Attention en fermant, il ne

faudrait pas m’étrangler ! Je plaisante...

 

Nous voilà donc arpentant la maison, ma tête à la hauteur de son cou. Elle

sent bon. C’est vraiment une idée géniale !

— Ça va Noirette, pas de problème ? Allez, ça marche pour la brocante à

deux.

 

Dehors, il fait beau et le ciel est d’un bleu sans nuages. Elle a mis une petite

robe, toute simple, avec ses sandales rouges. Ce sont celles que je préfère.

J’espère que nous n’irons pas trop loin, car je suis malade en voiture. Je ne

sais pas pourquoi, mais au bout d’un moment, je commence à avoir des

hauts le cœur et je vomis partout. J’ai essayé le siège avant, la plage arrière

où j’ai pourtant une vue très dégagée et même la tête passée par la vitre

ouverte. Mais il n’y a rien à faire. D’habitude, elle me donne des compri-

més. Mais pas cette fois-ci. Nous n’avons roulé que vingt minutes, cela n’a

pas été utile.

 

Nous y voici. J’intègre mon sac et en avant !

 

C’est vrai que je suis bien. Je suis enfin à la hauteur des humains et c’est

une expérience vraiment curieuse. Ça sent les beignets et les frites. Il y a

beaucoup de bruit, de la musique surtout… Ah zut, c’est Aznavour : « Je

suis un homo comme ils disent » Ouf ! Avec celle-là, pas de problèmes. On

ne risque rien.

 

Il y a beaucoup de monde. Les gens se croisent, s’arrêtent devant les mêmes

objets. Mais curieusement, personne ne se parle. Ils sont indifférents les uns

aux autres. Nous, les chiens, on passe notre temps à se renifler. Mais eux,

rien ! Comme si le contact leur faisait peur.

— Ça te plairait, une vraie corbeille ?

Personnellement, je m’en fiche. J’ai mon coussin-cœur.

— Vous me parlez ? demande la marchande.

— Excusez-moi, je parle à mon chien. Vieille habitude de célibataire.

— Vous avez un chien ? Où ça ?

— Là, dans le sac à dos.

— Oh, qu’elle est mignonne ! Moi aussi, j’en ai une toute noire, la même…

Et c’est parti pour un tour !

— Comment s’appelle-t-elle ? Quel âge, quel poids ?

— Moi la mienne…

— Ah bon ! Moi aussi…

Voilà de quelle manière les chiens rapprochent les humains. Promenez un

enfant en poussette, personne ne vous parle. Promenez votre chien et un

dialogue s’installe.

Il se trouve que la marchande est aussi célibataire. C’est une femme assez

vive, ronde et chaleureuse. De fait, nous voici nous les chiens considérés

comme la meilleure des compagnies, l’ami le plus fidèle.

— De l’amour à l’état pur qui ne demande rien en retour. Pas comme les

hommes...

Aïe, aïe, aïe. Le retour de l’éternel couplet. Je sens que d’ici peu, elle va lui

parler de la vieillesse. Heureusement, Elle ne lui en laisse pas le temps. On

ne va quand même pas gâcher cette belle journée ! Elle lui demande le prix

de la corbeille qui, du coup, diminue de moitié. Et en un rien de temps, je

me retrouve dotée de l’attribut indispensable au chien chouchouté.

 

Après un au revoir cordial, nous repartons pour rapidement nous arrêter

devant des nappes brodées, quelques statuettes mayas, divers bijoux anciens

en argent et autres sabots en bois fait main. Bref, toutes ces choses indispen-

sables que l’on trouve dans les brocantes.

 

Alors que nous avançons, j’aperçois au loin un lampadaire avec un abat-jour

immense et fleuri qui fend la foule. C’est Lucie qui se rapproche de nous au

pas de course. Avant qu’Elle n’ait le temps de dire quelque chose, Lucie

l’interpelle.

— Ne va surtout pas au bout de la rue. Il est là, avec un stand de produits

bio.

— Bonjour, Lucie. Moi aussi je suis contente de te voir. Et oui, je vais bien,

merci. Ton lampadaire est magnifique. Année 70 ?

— Excuse-moi, mais ça m’a fait un choc. Je t’ai aperçue de loin, je voulais

te prévenir.

— Merci, Lucie. Mais ça va, j’irai où je veux. Ce type ne va pas pourrir

notre après-midi, rassure-toi. Dis plutôt bonjour à Noirette à qui je viens

d’acheter cette corbeille.

Me découvrant, Lucie s’extasie. Elle va pour me gratouiller et laisse échap-

per son lampadaire, heurtant un passant. Elle rit. Un rire clair et joyeux.

Chaussettes bios est bien sorti de sa vie, la plaie est cicatrisée. La preuve,

nous sommes en route vers le bout de la rue.

Et il est bien là, coincé entre la buvette et un stand de fléchettes. Impériale,

Elle passe sans un regard. Je le vois la regarder, puis se détourner en se

cachant derrière une affiche et un pot de tournesols… Quel lâche ! C’est sûr,

il ne la méritait pas.

Je suis si fière d’Elle ! Le mépris, il n’y a rien de tel. La balade continue.

Elle s’achète une jupe indienne, un porte-revues en pin et un vieux plat à

gâteaux.

J’ai l’impression qu’Elle a grandi, qu’elle vient de se prouver quelque chose

à elle-même. Je suis bien ; nous sommes bien. Nous rentrons à la maison en

abandonnant Lucie qui se bat pour faire entrer le lampadaire dans sa voiture

avant de finalement laisser sortir l’abat-jour par le toit ouvrant.

Quelle magnifique journée !

 

Les jours s’enchaînent.

C’est incroyable comme ce sac à dos a changé ma vie ! J’ai visité un châ-

teau, assisté à un concert de musique classique en plein air, pris le bus. Je

suis montée dans un phare et j’ai même visité une exposition florale ! Ça,

c’est la vraie vie !

— Il fait trop beau pour rester enfermé. Allez Noirette, en sac ! Je t’offre

une gamelle d’eau au Jardin des thés.

Encore une découverte en perspective… Traverser la ville, même si Elle ne

m’y emmène pas souvent, n’est plus une corvée.

 

Les humains pensent toujours nous faire plaisir en nous emmenant. Quelle

erreur ! C’est à eux qu’ils font d’abord plaisir en se donnant bonne cons-

cience. Mais pour nous, c’est le parcours du combattant. Il faut slalomer

entre les pieds, éviter les crottes de nos congénères, avaler les gaz

d’échappement. Sans compter que l’on doit attendre dehors, car les maga-

sins nous sont interdits. Vous parlez d’une partie de plaisir…

 

Mais dans mon sac à dos, pas de soucis. Pas de crottes ou de pieds gênants.

Pas de gens qui se prennent dans la laisse. Rien ! Je domine la situation, et

ne suis même pas fatiguée.

 

Nous arrivons sur le port et traversons une terrasse de café pour entrer dans

le bar. Après avoir salué plusieurs personnes, Elle se dirige vers la porte du

fond. Visiblement, ce n’est pas la première fois qu’elle vient ici.

La porte s’ouvre sur un jardin clos de murs de pierre. Un vrai, comme le

mien. Sauf que celui-ci est en pleine ville. L’herbe y est rase et bien verte.

On y trouve des pots de fleurs et des tables sous de jolis parasols. Tout

respire le calme et la tranquillité. Et comble du bonheur, il n’y a personne.

Nous nous installons. Elle dans un grand fauteuil en toile et moi, le ventre

dans l’herbe. Elle commande un thé à la menthe et une gamelle d’eau pour

moi, sort un bouquin et allume une Gauloise. L’odeur des fleurs, de l’herbe,

la douceur du lieu, sa présence… Je m’endors.

— Il est à vous ce joli petit chien ?

Ça y est, voilà un parasite.

— Comment s’appelle-t-il ? Hein ? Comment tu t’appelles, toi ? demande-t-

il en me grattant la tête.

Dieu que c’est original comme entrée en matière.

— Et vous, comment vous appelez-vous ?

Malgré l’absence de réponse, il ne s’arrête pas pour autant.

— Venez-vous souvent ici ?

Elle baisse son livre calmement… Si vous voulez mon avis, je sens à son

regard que la réponse tant espérée est sur le point de fuser.

— La dame ne s’appelle pas. La chienne non plus. Elles sont là pour être

seules et tranquilles. Soyez gentil, allez faire votre numéro de drague à deux

balles ailleurs ! Merci et au revoir.

Ça, c’est un râteau ; comme dirait Monique. Paf, en pleine poire ! Le séduc-

teur s’éloigne. Je n’ai même pas eu le temps de voir ses chaussettes…

Dommage.

— Non, mais ça va ! On ne peut même pas respirer un peu. Tu as vu ça,

Noirette ? Je l’ai bien mouché celui-là.

Nous sommes en net progrès. D’un seul revers, Elle vient de se venger de

toutes les Chaussettes. Celui-ci a un peu payé pour les autres. Mais fran-

chement, ça fait du bien.

 

L’après-midi s’écoule, rythmée par le bruit des pages, de la cuillère dans la

tasse et du briquet. Il y a des moments où l’on a besoin de se retrouver au

calme, de faire un break avec l’agitation de la vie et d’être seul avec soi-

même. Pas forcément pour se poser des questions métaphysiques ou existen-

tielles, mais pour sentir ce qu’il se passe à l’intérieur, s’apaiser et se retrou-

ver. Même les chiens ont besoin de cela. Celui-là en est un et je l’apprécie

autant qu’Elle

 

Après le calme, la tempête.

La soirée voit débarquer les trois inséparables qui font juste un saut pour

voir si Elle ne veut pas aller au cinéma. Avec force détails quant au phy-

sique du séducteur de pacotille, elles ont droit au descriptif de l’incident de

l’après-midi.

— Ça, c’est un râteau de première ! déclare Monique.

Tiens, qu’est-ce que j’avais dit !

Elles voudraient bien l’aider à railler le séducteur d’opérette, mais doivent y

renoncer. La séance débute dans tout juste 30 minutes. Elles trouvent néan-

moins le temps de l’écorcher un peu. Après quoi le trio repart, sans l’avoir

décidée à sortir…

Je sens bien qu’Elle veut prolonger le bénéfice de l’après-midi avec une

soirée « plateau-TV/dodo ». Il fait encore très doux et les senteurs du soir

entrent par la porte-fenêtre du jardin. Elle sort, marche un peu dans l’herbe.

Bien entendu, je la suis. Elle s’assied par terre sous le cerisier et appuie sa

tête contre le tronc.

— Si tu savais comme je suis contente d’avoir jeté ce type, cet après-midi !

J’ai l’impression que pour la première fois depuis longtemps, j’ai décidé,

j’ai choisi mon comportement. Il n’était pas terrible, certes. Mais pas pire

que ceux d’avant ! J’aurais pu faire une nouvelle tentative avec lui. Mais j’ai

résisté. Je crois que je suis en train de comprendre et de savoir ce que je

veux. Le prochain m’aimera comme je suis. Avec mes qualités, mes défauts,

mes 2 kg en trop, mes rides et ma frange qui rebique. Il m’aimera pour moi

et non pour ce qu’il voudrait que je sois. D’ailleurs, je ne changerai pas. Je

ferai bien sûr des efforts pour lui plaire et le comprendre. Mais jamais plus

je ne serai une autre. Rentrons, Noirette. On va rater le début du film.

Transportée de joie par son discours, je m’empêche de zébulonner par res-

pect pour Elle. Mais intérieurement, je saute de partout ! Enfin, Elle reprend

sa liberté et s’autorise à choisir.

 



21/06/2012
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